La Retirada
Le Caudillo les avait déjà arrachés à leur patrie, harassés, meurtris ; les voilà désormais parqués à même le sable, dépossédés de tout, flagellés par le vent glacial. Tout est à reconstruire. L’histoire de la Retirada (la retraite, en français), de nombreux réfugiés espagnols l’ont relatée des années plus tard, quand d’autres ont préféré enfouir ce souvenir déchirant.
Un événement qu’Albert Sarraut, alors ministre de l’Intérieur sous le gouvernement d’Édouard Daladier, qualifia salement de « mascaret humain » à la Chambre des députés1.
Entre janvier et février 1939, en moins de quinze jours, un demi-million de républicains espagnols trouvent refuge en France, dans ce qu’on appellera ultérieurement les « camps du mépris ». Lorsqu’on se prélasse aujourd’hui sur la plage d’Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), on est loin de se douter qu’elle fut l’un de ces camps de concentration français. Seul indice, un monolithe dressé en lieu et place de l’entrée sud du camp.
160 000 personnes entassées dès 1939
Marie Testas, née Navarro, était internée à ceux d’Agde et de Rivesaltes avec sa mère et sa petite sœur de 1939 à 1940, après un long calvaire depuis Madrid. Son père et son frère aîné avaient de leur côté été transférés à Argelès. Là-bas, « rien n’était prévu pour se protéger du froid, les gens n’avaient que l’immense plage de sable où ils creusaient des trous avec les mains pour s’abriter et coucher les enfants », se remémorait-elle dans un témoignage écrit.
Au total, ils sont plus de 160 000 à avoir été entassés dans les dix-huit îlots de cet enfer, du mois de février 1939, date à laquelle le camp est délimité à la hâte par des barbelés, jusqu’à sa fermeture en 1942, avec l’arrivée des nazis.
Parmi eux, des exilés espagnols, des anciens des brigades internationales, des nomades français ou encore des réfugiés de l’est de l’Europe, juifs étrangers compris. Le camp est surveillé par des spahis, ces unités de cavalerie française issues de l’armée d’Afrique. Les hommes sont séparés des femmes et des enfants. Les conditions de vie à l’intérieur sont déplorables.
La faim ronge les corps. « Avec des bois flottés, des roseaux, des branches arrachées aux vergers, des couvertures, des murettes de sable, les internés confectionnent des « chabolas », des huttes de fortunes, retraçait l’ancien journaliste à la Dépêche du Midi, René Grando, dans sa contribution à l’ouvrage Républicains espagnols en Midi-Pyrénées. Dysenterie, typhus, paludisme ne vont pas tarder à apparaître, mais aussi les maladies mentales. »
L’afflux est tel qu’au « bout d’une semaine, le camp d’Argelès était déjà surpeuplé », notait l’historien Bartolomé Bennassar dans la Guerre d’Espagne et ses lendemains. Pendant ce temps, des camps similaires sont érigés sur le littoral, en plus de ceux implantés dans le Midi, comme sur les plages de Saint-Cyprien et du Barcarès.
À Argelès, si des baraquements sont ensuite bâtis, au départ, il n’y avait « ni cuisines, ni points d’eau, ni sanitaires, ni latrines. Pas un médecin ou une infirmière, malgré la présence de nombreux blessés et de femmes enceintes ! » précisait Bartolomé Bennassar, décédé en 2018.
Les internés effectuent leurs besoins directement dans la Méditerranée. Ils s’approprient à leur manière les lieux, à l’image de l’allée centrale du camp, renommée la « Rambla », une avenue de Barcelone.
Les durées d’enfermement varient. Sous le régime de Vichy, le camp sera transformé en Chantier de la jeunesse. De nombreux internés sont réquisitionnés pour faire tourner l’économie militaire. D’autres parviennent à rejoindre le maquis.
La IIe République espagnole déchue
Aux prémices de la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Espagne s’achève dans la douleur. Le 26 janvier 1939, Barcelone tombe aux mains des phalangistes. Le front de Catalogne s’effondre. Soutenu par l’Axe fasciste, profitant des politiques non interventionnistes des démocraties occidentales et du fait que la France ait lâché « les rouges », Franco parvient à triompher sur la jeune IIe République espagnole et instaure un régime dictatorial durable et sanglant.
Tel est le point de départ de la traversée des cols enneigés des Pyrénées, bien que des vagues de réfugiés aient afflué dès 1936. Un exode massif dont le gouvernement Daladier va sous-estimer l’ampleur : le camp d’Argelès est théorisé dès 1938 en anticipation de la chute de la République, mais rien n’en a été fait.
Alors que les exécutions arbitraires font couler le sang, il va surtout tarder à ouvrir les frontières et ce, après avoir tenté de négocier avec Franco la création d’une zone neutre entre Andorre et Portbou.
Si la part de responsabilité de la France dans cette débâcle divise les chercheurs, l’accueil indigne réservé aux républicains demeure une tache sur « le pays des droits de l’homme ». « Voilà quel aspect le gouvernement a donné à l’hospitalité française ! » résumait l’Humanité le 19 février 1939.
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