Quels sont ces films nazis qui restent presque impossibles à regarder 80 ans après leur tournage ?
Hitler et Goebbels, ministre de la Propagande, visitent les studios de l’UFA, qui devient un organisme de propagande durant le conflit.© Photo : Bundesarchiv, Bild 183-1990-1002-500 / CC-BY-SA 3.0 via Commons Wikimedias
Quatre-vingts ans après la fin de la guerre, une quarantaine de films produits sous l’Allemagne nazie restent soumis à des règles strictes de visionnage.
C’est l’un des plus célèbres, si ce n’est le plus célèbre film, quand on évoque les réalisations cinématographiques de la période nazie. Le Juif Süss met en scène les aventures d’un personnage manipulateur, avide d’argent, violeur… et qui, évidemment, est juif, puisque le film de Veit Harlan, tourné en 1940, avait un seul but : faire de la propagande raciale antisémite.
Ce sont une partie de ces derniers films qui restent « soumis à condition » (« Unter Vorbehalt » selon le terme consacré en Allemagne). Quarante à 60 aujourd’hui, selon les estimations d’Anthony Rescigno. Même si des enregistrements circulent librement sur internet, notamment via des réseaux néonazis et proches. Au vu de leur contenu, les précautions autour des diffusions paraissent bien évidemment essentielles, même s’ils peuvent avoir une vocation pédagogique, note l’historien, qui va publier une thèse de doctorat consacrée au cinéma en Moselle annexée durant la Seconde guerre mondiale à la fin de l’année 2025 : « Avec la distance historique, ces films, qui sont perturbants et violents, pourraient permettre de comprendre les mécanismes de propagande d’aujourd’hui et de l’antisémitisme. »
Ce film, qui a eu son heure de gloire en Allemagne et en France, vous aurez aujourd’hui des difficultés à le visionner. Dans l’Hexagone, si aucune loi ne l’interdit formellement, sa diffusion relève de la responsabilité des programmateurs. De fait, il est seulement diffusé lors de séances très encadrées, dans un cadre académique ou pédagogique. En Allemagne, la loi est plus explicite. Ce film ne peut être projeté que si un expert présente la séance et si un débat suit la projection.
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1 200 films tournés sous l’œil du ministère de la Propagande
Il n’est pas le seul à être soumis à ce régime. Entre 1933 et 1945, 1 200 films ont été tournés en Allemagne. Mais pas librement. Le pouvoir nazi avait mis en place « un des systèmes de contrôle de la production les plus importants de l’histoire du cinéma, décrypte Anthony Rescigno, maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paris-Cité dans le Centre d’études et de recherches interdisciplinaires en lettres, arts et cinéma (CERILAC). Tout réalisateur qui voulait tourner un film devait présenter son scénario au ministère de la Propagande. Ces films sont donc écrits, permis, conçus dans le contexte de l’Allemagne nazie. »
Après la capitulation allemande, toute cette production est interdite par les forces Alliées qui occupent l’Allemagne. La liste s’allège rapidement, car une grande partie ne pose pas vraiment de problème. « Les Nazis savaient très bien qu’ils ne pouvaient pas projeter que des films avec des SS en train de parader, que le cinéma devait rester une forme d’échappatoire, d’alternative, reprend le spécialiste du cinéma nazi, aussi bien en Allemagne que dans les pays occupés. Donc, il y avait des longs-métrages qui relevaient du divertissement, de la comédie », comme Le démon de la danse, d’Harald Braun, avec Marika Rokk.
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Antisémites, anti-britanniques, anti-soviétiques
À leurs côtés, on trouve en revanche cette catégorie de films idéologiques. Ces 150 réalisations environ, dont une partie était entièrement financée par l’État, valorisent l’armée allemande, sont antisémites, anti-britanniques, anti-soviétiques… « N’importe qui de sensé aujourd’hui se rendrait compte de la portée antisémite du Juif Suss. Ou encore de celle des Rothschild, qui présente une histoire alternative de l’ascension de la famille Rothschild. » Dans un autre film, Heimkehr, des Polonais persécutent des Allemands avant que Hitler n’arrive à la rescousse. « Un schéma classique d’inversion de la réalité des faits. »
Le réalisateur Veit Harlan, lors de son procès, après-guerre. Son film, « Le juif Süss », servait la propagande antisémite nazie.© Photo : Bundesarchiv, Bild 183-2007-1022-508 / CC-BY-SA via Commons Wikimedias