Les « bactéries miroirs », reflet de tous les dangers
D’ailleurs, à une moindre échelle certes, Christophe Prudhomme glissera au passage que « la téléconsultation c’est de la merde » et qu’elle n’arrange rien au combat à venir contre les « superbactéries ». Parce que « quand vous ne voyez pas le patient en vrai, le risque lui bénéficie, et ça donne lieu à une surprescription d’antibiotiques clairement recensée ». Surtout, enfin, cela fait trente ans que la recherche ne s’arme plus. Trente ans qu’aucune nouvelle classe d’antibiotiques n’a été mise sur le marché pour s’attaquer aux nouvelles mutations bactériennes. « Le problème c’est qu’à partir des années 1980, l’industrie pharmaceutique ne s’est plus préoccupée des antibiotiques et l’on a progressivement arrêté les recherches pour se concentrer sur les cancers, bien plus rentables », raconte le médecin urgentiste. Et c’est certain, un médoc super-héros dont il faut limiter l’usage abusif pour qu’il reste efficace, ça ne vous fait pas rêver un Sanofi ou un Pfizer. Comme toujours, alors, on finira par mourir d’un souci de rentabilité.
Dans le journal « Science », plusieurs scientifiques de renom ont appelé à un débat mondial sur la création d’une hypothétique « bactérie miroir » qui pourrait selon eux se retourner contre l’humanité et le reste du vivant.

Elles n’existent pas encore mais inquiètent déjà les scientifiques. Le 12 décembre 2024, 38 d’entre eux ont demandé un moratoire avant de décider de poursuivre la recherche sur ces organismes, dans une tribune intitulée « Faire face aux risques de la vie miroir » parue dans le journal Science. Parmi les signataires, des noms éminents du monde scientifique, comme Gregory Winter, prix Nobel de chimie en 2018, ou Yasmine Belkaid, immunologiste à la tête de l’Institut Pasteur. Alors quelle est exactement cette menace qui inquiète les scientifiques avant même d’exister ?
Une histoire de symétrie
Au milieu du XIXe siècle, Louis Pasteur découvrait la « chiralité » des molécules, du mot grec « kheir » signifiant « main ». Il établit que chaque molécule dispose d’une sorte de molécule reflet, « comme la main droite est le reflet de la main gauche », détaille Le Monde dans un article. Or, si ces molécules se ressemblent, elles sont en réalité aussi différentes que nos deux mains entre elles.
Naturellement, il n’existe qu’une version de chaque molécule dans le monde. Une version « droite » ou « gauche », mais pas les deux à la fois. Personne ne sait ce qu’il adviendrait si la deuxième version de chaque molécule était créée, mais cela inquiète les scientifiques. « Des menaces sanitaires, j’en ai étudié pendant toute ma carrière. Mais un problème de cette amplitude et de cette intensité, je crois que nous n’y avons jamais été confrontés », a déclaré au Monde David Relman, professeur d’immunologie à l’Université de Stanford en Californie et cosignataire de l’appel.
Des organismes pleins de promesses…
Pourtant
Michael Kay, professeur de biochimie à l’université de l’Utah, travaille ainsi à développer un peptide miroir qui pourrait bloquer l’entrée du VIH dans les cellules. Malgré l’importance que pourrait avoir une telle recherche dans la lutte contre le sida, le scientifique a lui aussi signé la tribune publiée dans Science. Après des années d’études, quelle découverte a pu alerter à ce point la communauté scientifique ?
…Et de menaces
Tout a basculé l’année dernière, lorsque des plusieurs d’entre eux se sont interrogés sur la capacité humaine à contrôler ces organismes miroirs. Et si, une fois créés, ces organismes artificiels échappaient à leurs créateurs ? Ce n’est pas la création des molécules ou protéines miroirs qui inquiète, mais ce qu’il adviendrait ensuite. Certains scientifiques pourraient être tentés de créer des bactéries et microbes miroirs, composés d’une seule molécule, qui seraient alors susceptibles de se répandre en échappant à tout contrôle jusqu’à devenir une véritable « vie miroir ».
Atout pour la recherche médicale, la résistance des « objets » miroirs pourrait aussi leur permettre d’infecter tous les organismes vivants, des plantes aux êtres humains. « Le monde du vivant actuel ne dispose absolument pas des outils pour lutter contre ces « objets » miroirs, que ce soit pour les détruire ou les dégrader », a déclaré Oleg Melnyk, directeur de recherches au CNRS et à l’Institut Pasteur de Lille, à France 24. Selon David Relman, ils seraient même capables d’« éliminer la vie sur Terre ».
, les scientifiques cherchent depuis plusieurs années à recréer chimiquement ces versions « miroir » de chaque molécule, qui n’existent pas à l’état naturel. En effet, elles sont pleines de promesses : elles pourraient permettre de mieux comprendre le fonctionnement du vivant et même de l’univers, d’élargir les possibilités en parfumerie mais aussi d’augmenter l’efficacité des médicaments
Des bactéries artificielles risquent-elles d’anéantir toute autre vie sur Terre dans les décennies à venir ? C’est la mise en garde très sérieuse que des scientifiques de haut niveau avaient lancée dans un article publié fin 2024, et qui se poursuit par une série de conférences internationales. Ce n’est pas la première alerte lancée à ce sujet, mais celle-ci devient plus pressante, estiment-ils
De nombreux chercheurs appellent à un moratoire sur les recherches menant à la création de formes de vie qui pourraient détruire la vie sur Terre. Et ce n’est pas de la science-fiction.
Des bactéries artificielles risquent-elles d’anéantir toute autre vie sur Terre dans les décennies à venir ? C’est la mise en garde très sérieuse que des scientifiques de haut niveau avaient lancée dans un article publié fin 2024, et qui se poursuit par une série de conférences internationales. Ce n’est pas la première alerte lancée à ce sujet, mais celle-ci devient plus pressante, estiment-ils
De quoi s’agit-il ? De la création de formes de vie bactérienne dont les protéines et ADN seraient conformées différemment de toute vie existante sur Terre. Une analogie permet de mieux comprendre. Nos deux mains, gauche et droite, se ressemblent mais ne sont pas semblables. Elles sont le miroir l’une de l’autre. L’histoire de la vie sur Terre a fait que toutes les protéines ont une conformation « gauche » et les acides aminés, briques de l’ADN et ARN, une conformation « droite ». Cette propriété de molécules possédant des formes gauche et droite a pour nom la chiralité.
Lire aussi : La scientifique rennaise Jeanne Crassous récompensée pour ses recherches en chimie moléculaire
Un détail ? Non. De nombreux phénomènes biologiques, notamment immunitaires, sont basés sur la reconnaissance de la forme. « Il y a un risque majeur que des formes de vie à chiralité inversée ne soient pas reconnues par le système immunitaire. »
Des bactéries artificielles risquent-elles d’anéantir toute autre vie sur Terre dans les décennies à venir ? C’est la mise en garde très sérieuse que des scientifiques de haut niveau avaient lancée dans un article publié fin 2024, et qui se poursuit par une série de conférences internationales. Ce n’est pas la première alerte lancée à ce sujet, mais celle-ci devient plus pressante, estiment-ils
De quoi s’agit-il ? De la création de formes de vie bactérienne dont les protéines et ADN seraient conformées différemment de toute vie existante sur Terre. Une analogie permet de mieux comprendre. Nos deux mains, gauche et droite, se ressemblent mais ne sont pas semblables. Elles sont le miroir l’une de l’autre. L’histoire de la vie sur Terre a fait que toutes les protéines ont une conformation « gauche » et les acides aminés, briques de l’ADN et ARN, une conformation « droite ». Cette propriété de molécules possédant des formes gauche et droite a pour nom la chiralité.
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Un détail ? Non. De nombreux phénomènes biologiques, notamment immunitaires, sont basés sur la reconnaissance de la forme. « Il y a un risque majeur que des formes de vie à chiralité inversée ne soient pas reconnues par le système immunitaire. »
Ultra-invasif
La création de molécules à chiralité inversée n’est pas remise en cause par les lanceurs d’alerte. C’est une source potentielle de médicaments efficaces, justement parce qu’elles sont moins facilement dégradables par les métabolismes. Une insuline à chiralité inversée serait « très utile pour mon diabète , illustre John Glass. Je n’aurais probablement à m’en injecter qu’une fois par mois. » Mais c’est le stade au-dessus, celui de la vie, même simple, qui présente un risque véritablement existentiel.
Les estimations montrent que cette biologie miroir trouverait tous les nutriments nécessaires pour se développer dans le sol et les organismes vivants pour proliférer (en ingérant des molécules non chirales). Leur nature ferait qu’ils auraient « une mortalité inférieure aux autres micro-organismes, déstabilisant radicalement les écosystèmes, insiste la chercheuse environnementaliste indienne Deepa Agashe. Et on sait que leur éradication ne serait pas facile, voire impossible. »Au-delà de ces propriétés ultra-invasives, des bactéries miroirs pourraient éradiquer les organismes complexes. L’Américain David Relman, grand immunologiste (Stanford), dit avoir été d’abord sceptique puis s’en être totalement convaincu. Il donne l’exemple de deux maladies rares liées à des variants génétiques, l’une altérant une des nombreuses voies de reconnaissance microbienne, l’autre l’efficacité des anticorps. « 40 % des personnes portant la première mutation meurent avant l’âge de 8 ans. Ceux souffrant de l’autre maladie décèdent avant l’âge de 10 ans s’ils n’ont pas de transplantation de moelle osseuse. À chaque fois, ce n’est qu’un des éléments du système immunitaire qui est en cause. » Un simple élément modifié qui, dans le cas d’une bactérie miroir, pourrait détraquer son fonctionnement. « Nous ne disons pas que la biologie miroir est un risque existentiel certain pour la vie sur Terre. Mais qu’il est plausible. »
Pour James Smith, biochimiste et directeur du Mirror Biology Dialogues Fund , les prochains congrès, à Manchester au printemps prochain, puis à Singapour, doivent permettre d’établir un consensus scientifique sur les lignes rouges à ne pas dépasser afin de convaincre gouvernements et grandes sociétés « de ne pas soutenir les projets de biologie miroir ». Avant un possible traité international ? Une question travaille les scientifiques. En appelant eux-mêmes à bloquer des recherches, ne vont-ils pas diminuer la confiance déjà altérée dans la science ? « Au contraire, c’est montrer que nous faisons preuve de responsabilité », estime James Smith.